Désobéir au Progrès

plage« Le nouveau paysage que j’ai devant les yeux provoque en ma mémoire l’éveil de toute une autre catégorie de souvenirs : les révoltes anarchistes de mes vingt ans, les rancoeurs contre une aristocratie incapable et dégénérée, contre une bourgeoisie mesquine et dépourvue de véritables sentiments humains. A cette époque je croyais au peuple. Je l’imaginais perfectible. Mais qu’est-elle devenue cette masse ? En quelles pitreries se sont changés ces grands gestes qu’elle faisait quand elle tenait un pan du veston bourgeois ? Elle n’a su qu’imiter les vices contre lesquels elle se révoltait. Elle a pris à son compte les idéaux que nourrit l’argent. Elle a endossé, sans même les désinfecter, les défroques de ceux qu’elle avait combattus et réprouvés… (…)

A la mer, il y a les gens vêtus de pantalons de flanelle blanche qui se donnent des allures de yachtmen, les femmes aux cheveux platinés, vêtues d’une épuisette et du pyjama de plage à pattes d’éléphant… Tous ces échappés de prisons ont l’air heureux. La vie leur semble belle et ils ne songent qu’à remettre cela l’année prochaine.

Cette ville de pêcheurs, de gens qui avaient un métier, en est réduite à attendre avec anxiété, comme un banc de sardines aberrant, les francs-papiers de l’estivale nuée de sauterelles parisiennes. (…)

S’il est difficile de ne pas obéir, il est aussi très difficile de ne pas avoir le désir de commander.

Désobéir au Progrès, à la civilisation… Désobéir à la mode, au snobisme, aux théories changeantes, contradictoires et déraisonnables. Désobéir à la machine ! Désobéir à la bêtise ! Prendre à rebours le chemin que suit la foule, la masse. Fuir la fausse mystique moderne. Renier l’idéal de la fille de la concierge, du fils du banquier, du retraité des assurances sociales…

S’en aller seul, tout seul… Ne compter que sur soi et n’obéir qu’à ses instincts, aux lois certaines de la nature… On frôle peut-être le précipice. Mais, à tout prendre, on ne risque pas beaucoup plus que le petit garçon bien gentil enterré à Verdun ou ailleurs… »

Maurice de Vlaminck, Novembre 1936.

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