Désobéir au Progrès

plage« Le nouveau paysage que j’ai devant les yeux provoque en ma mémoire l’éveil de toute une autre catégorie de souvenirs : les révoltes anarchistes de mes vingt ans, les rancoeurs contre une aristocratie incapable et dégénérée, contre une bourgeoisie mesquine et dépourvue de véritables sentiments humains. A cette époque je croyais au peuple. Je l’imaginais perfectible. Mais qu’est-elle devenue cette masse ? En quelles pitreries se sont changés ces grands gestes qu’elle faisait quand elle tenait un pan du veston bourgeois ? Elle n’a su qu’imiter les vices contre lesquels elle se révoltait. Elle a pris à son compte les idéaux que nourrit l’argent. Elle a endossé, sans même les désinfecter, les défroques de ceux qu’elle avait combattus et réprouvés… (…)

A la mer, il y a les gens vêtus de pantalons de flanelle blanche qui se donnent des allures de yachtmen, les femmes aux cheveux platinés, vêtues d’une épuisette et du pyjama de plage à pattes d’éléphant… Tous ces échappés de prisons ont l’air heureux. La vie leur semble belle et ils ne songent qu’à remettre cela l’année prochaine.

Cette ville de pêcheurs, de gens qui avaient un métier, en est réduite à attendre avec anxiété, comme un banc de sardines aberrant, les francs-papiers de l’estivale nuée de sauterelles parisiennes. (…)

S’il est difficile de ne pas obéir, il est aussi très difficile de ne pas avoir le désir de commander.

Désobéir au Progrès, à la civilisation… Désobéir à la mode, au snobisme, aux théories changeantes, contradictoires et déraisonnables. Désobéir à la machine ! Désobéir à la bêtise ! Prendre à rebours le chemin que suit la foule, la masse. Fuir la fausse mystique moderne. Renier l’idéal de la fille de la concierge, du fils du banquier, du retraité des assurances sociales…

S’en aller seul, tout seul… Ne compter que sur soi et n’obéir qu’à ses instincts, aux lois certaines de la nature… On frôle peut-être le précipice. Mais, à tout prendre, on ne risque pas beaucoup plus que le petit garçon bien gentil enterré à Verdun ou ailleurs… »

Maurice de Vlaminck, Novembre 1936.

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  • Westerner

    J’ai reçu ce texte par mail il y a plus de deux semaines déjà.

  • Fred

    C’est dans l’air du temps!

  • An Tregeriad

    Quelque chose m’ échappe chers amis, le texte en question est également en ligne sur le site d’ une organisation régionalisto-nationalisto-française en Bretagne… à la même date ? Qui pompe sur qui ?

  • Westerner

    A noter qu’à l’époque les vacanciers se donnaient des airs de « yachtmen » alors qu’aujourd’hui ils ressemblent aux Bidochons dans le meilleur des cas.

  • Brenn

    L’hexagone n’en finit pas de sombrer dans la médiocrité, comme remède à trop de lucidité reste le rêve et la nostalgie … et la nostalgie est la forme ultime de l’espoir :
    Gortozet ‘m eus, gortozet pell
    E skeud teñval tourioù gell
    E skeud teñval tourioù gell

    (J’ai attendu, j’ai attendu longtemps
    Dans l’ombre sombre des tours brunes
    Dans l’ombre sombre des tours brunes)

    E skeud teñval an tourioù glav
    C’hwi am gwelo ‘c’hortoz atav
    C’hwi am gwelo ‘c’hortoz atav

    (Dans l’ombre sombre des tours de pluie
    Vous me verrez attendre toujours
    Vous me verrez attendre toujours)

    Un deiz a vo ‘teuio en-dro
    Dreist ar morioù, dreist ar maezioù
    Dreist ar maezioù, dreist ar morioù

    (Un jour sera où reviendra
    Par-dessus les mers, par-dessus les champs
    Par-dessus les campagnes, par-dessus les mers)

    D’am laerezh war an treujoù
    ‘Teuio en-dro karget a fru
    E skeud teñval an tourioù du

    (A m’emporter sur les chemins
    Reviendra, chargé d’embruns
    Dans l’ombre sombre des tours noires)

    ‘Teuio en-dro an avel c’hlas
    Da analañ va c’halon c’hloaz’t

    (Reviendra le vent de l’océan
    inspirer mon cœur blessé)

    Kaset e vin diouzh e anal
    Pell gant ar red en ur vro all

    (Par son souffle, je serais emporté
    Loin par sa force, dans un autre pays)

    Kaset e vin diouzh e alan
    Pell gant ar red, hervez ‘deus c’hoant

    (Je serais emporté, grâce à son souffle
    Loin dans le courant, selon son désir)

    Hervez ‘deus c’hoant pell eus ar bed
    Etre ar mor hag ar stered

    (Selon son désir, loin de ce monde
    Entre la mer et les étoiles)

    Denez Prigent – Gortoz A Ran

  • gwezenn

    Vivement les vacances, la fatigue se fait sentir, j’arrive même plus à écrire mon pseudo correctement…désolé.

  • geweznn

    Le texte de ce Maurice de Vlaminck est d’une lucidité absolue et c’était en 1936…! à l’époque il dit ne plus croire au peuple, qu’en est-il en 2009 ? la masse n’a jamais été aussi embourgeoisée et consumériste…pour lui en 36 on frôlait le précipice, force est de constater que nous sommes tombés et entamons la longue descente, une question reste en suspend : quand s’arrêtera la chute et dans quel état en sortirons nous…